Famille BOTTIN

 

Lors de ma dernière expédition aux Archives Départementales du Nord, je me suis concentrée sur l’exploration des dossiers des enfants déclarés abandonnés, au début du 19° siècle.

 

Je vous livre ce que j’ai découvert sur la famille BOTTIN. Le couple parental est incarcéré. Ses 2 enfants font l’objet d’un arrêté préfectoral car ne pouvant subvenir à leurs propres besoins, ils sont déclarés le 09 mai 1812 enfants abandonnés. Ces faits que je vous relate tiennent en quelques lignes que je vous livre ici :

 

« Extrait des registres des actes de la                                            Lille, le 9 mai 1812

préfecture du Nord

 

Nous, Jean Marie Cécile Valentin Duplantier

Baron de l'Empire, officier de la légion d'honneur

préfet du département du nord

 

            Vu la lettre de Mr Maire de Santes

du 30 mars dernier, et par laquelle il demande

que les deux enfants Bottin de cette commune

dont les parents sont détenus en vertu du

jugement soient admis dans les hospices de

Lille.

            Le jugement rendu contre la femme Bottin qui

la condamne à 3 années d'emprisonnement

L'avis de Monsieur le Sous Préfet de Lille

Arrêtons.

Les deux enfants Bottin de la commune

de Santes qui se trouvent abandonnés par

suite de la condamnation de leur père et mère

seront admis dans les hospices de Lille pour

y être élevés de la manière prescrite par les

instructions de Mr. le Conseiller d’Etat Directeur

général de la comptabilité des communes

et des hospices 15 juillet 1811.

            Monsieur l'Auditeur Sous préfet et Mr= le

Maire de Lille seront chargés chacun en ce

qui les concerne des l'exécution du présent arrêté.

fait à la préfecture Lille le 9 Mai 1812

            Signé V. Duplantier

            pour extrait conforme

            le Secrétaire général de préfecture

            Signe Bottin

pour compilation

L'Auditeur au Conseil d'Etat Sous préfet de

l'arrondissement de Lille  »

Accompagnent cet arrêté préfectoral les extraits d’actes de naissance de ces deux enfants à Santes. Il s’agit de Ludivine Angélique Joseph BOTTIN née le 17 frimaire an VIII et de Marie Angélique BOTTIN, née le 07/03/1808. Elles sont les filles de Jacques Philippe BOTTIN, journalier, et de Marie Angélique WALLART l’épouse de ce dernier.

Point de l’aventure car au regard du dossier, aucun autre élément ne peut nourrir notre curiosité dans cette série d’archives. Il est donc entendu que du fait de l’incarcération de ces parents, les fillettes sont donc prises en charge… Quid de leur devenir ?

 

Cela en est de trop ou plutôt trop peu  pour moi !

J’ai donc mené mes investigations !

 

Le  couple BOTTIN/WALLART s’est uni le 24 juillet 1787 à Santes. Ils sont issus tous deux de familles locales (Santes et Prémesques), faites de journaliers. Lors de la célébration de leur union, hormis leur ami et voisin, témoin de cette union, aucun des mariés ni de leurs parents ne sont lettrés et ils ne peuvent donc pas signer l’acte de leur mariage.

 

Une rapide recherche sur les bases de Généanet et de Génalogie.com me renseigne sur le fait que peu de monde a étudié cette famille. Les quelques éléments  trouvés ainsi que mes propres investigations sur l’état civil m’aident à appréhender le nombre d’enfants qu’a eu ce couple:

 

- Pierre Louis Joseph né en 1788

- Philippine Angélique Joseph née en 1792

- un enfant mort né en 1794

- Jean Baptiste Joseph né en 1795 et mort en 1798

- Lidivine Angélique Joseph née en 1799

- Marie Angélique née en 1808

 

Quelques éléments m’intriguent ! Sur l’acte de naissance de Marie Angélique BOTTIN en 1808, sa naissance est déclarée par une tierce personne alors que tous les actes des enfants de sa fratrie mentionnent clairement la présence du père, puisqu’il en est à chaque fois le déclarant. Par ailleurs, cette enfant est née au domicile d’un dénommé Denis LEFEBVRE. Et mystère plus grand encore, Jacques est mentionné être journalier hors de Santes, depuis l’an IX !

 

Si l’on regarde bien les éléments constituant la déclaration d’abandons des deux fillettes, il est clairement stipulé que leurs deux parents sont incarcérés. Certes, pas plus d’éléments. On aurait pu imaginer que les parents aient été arrêtés au même moment, pour la même affaire comme cela apparait dans d’autres dossiers. Il peut de fait être envisageable, au regard de cet élément que Jacques serait parti « hors de Santes » depuis l’an IX, pour purger sa peine d’incarcération. Ce n’est qu’une hypothèse puisque pour l’heure rien ne peut le confirmer.

 

Par ailleurs, à la louche de la conversion du Calendrier Républicain à celui dit Grégorien, l’an IX correspond peu ou prou à l’année 1800. Or, je vous le rappelle, Marie Angélique est née en 1808 ! Une grossesse de 8 ans est encore relativement rare pour l’espèce humaine ! Cette enfant pourrait-elle être l’œuvre d’une Marie Angélique WALLART lasse de l’absence de son homme avec un autre homme ? Serait-ce ce Denis LEFEBVRE le père ? Mystère encore….

            Je m’attelle par la suite à investiguer  sur les décès des parents. Aucune trace pour Jacques. Concernant son épouse, on parvient vite à trouver l’acte sur Lille en date du 02 octobre 1812. L’acte en lui-même est désespérant : elle est décédée la veille, les déclarants se trouvent être l’un, le concierge de la Tour Saint Pierre, l’autre un cabaretier. La Tour Saint Pierre ? Mais, si vous ne la savez pas encore, c’est un lieu de détention ! Un rapide tour dans les sources d’informations sur l’ancien Lille me permettent d’en savoir plus (et fera l’objet d’ailleurs d’un prochain article).

 

2 

Prison de la Tour Saint-Pierre Lille, 1837, Collection de la Bibliothèque Municipale de Lille, 

Il se pourrait donc que Marie Angélique WALLART, envoyée en mai 1812 au regard de l’arrêté préfectoral pris pour ses filles, soit décédée qu’à l’issue de 5 mois. Si l’on se penche sur le contexte d’alors, Lille à l’instar de grandes villes, voit la mendicité exploser d’années en années. l’administration ne sait où stocker cette population qu’il lui faut absolument réprimer. Les propos tenus par Christian CARLIER sur sa revue du système carcéral à Lille en ces temps, fait franchement frémir. Au sujet de la Tour Saint-Pierre, à l’aube du 19ème siècle : « On ne peut y entrer qu’avec horreur […] à cause de la mauvaise odeur occasionnée par les latrines […] qui actuellement sont tellement engorgées qu’elles débordent. » Les excrémentations humaines tombent jusque dans la cuisine. L’odeur est pestilentielle. Les paillasses deviennent tas de fumier en deux jours, les « insectes malfaisants » font des ravages, certains prisonniers sont carrément nus ». Il est aisé de comprendre que cette femme ait rapidement succombé à ces conditions de vie.

 

Et pour le reste de la famille, qu’en dire ? Je doute que les enfants restant en vie de cette famille aient été informés de ce que vivait leur mère. Les aînés, Pierre et Philippine âgés en 1812 de 24 et 20 ans respectivement n’étaient pas concernés par l’acte de « protection » visé par l’arrêté préfectoral. Peut-être que ces deux enfants aient eu ces désastreuses informations. Quant à Ludivine et Marie Angélique me direz-vous ?

 

Aucune trace de Marie Angélique à ma connaissance. Peut-être a-t-elle été envoyée en nourrice en campagne comme cela se le pratiquait alors, et qu’elle y a poursuivi sa vie…

 

Ludivine, quant à elle, est décédée le 27 mars 1815, à quelques mètres de l’endroit où sa propre mère a exprimé son dernier souffle. Elle avait 15 ans, était dentelière. Elle était une élève de l’Hospice général de Lille, situé à quelques pas de la Tour Saint-Pierre…

 

Pierre Louis Joseph se marie à Loos le 30 aout 1813. Philippine s’unit en février 1822 à Loos également. Dans leur acte de mariage, le décès de leur mère est consigné. Celui de leur père également : il est décédé à Rochefort le 18 mars 1803 ! Rochefort… Oui, cela suggère le bagne de cette commune de Charente Maritime ! Or, dans l’état civil de ladite ville, aucune trace du sieur BOTTIN. Mes rapides coups d’œil sur les bases des bagnards ne m’avancent guère sur cette piste. J’ai pu découvrir que d’autres communes se nomment Rochefort, en France mais également en Belgique. Mais la trace s’arrête là. Le site belge des archives ne donne pas d’éléments pour cette période tout comme sur Familysearch…. Je ne perds pas espoir de rendre à cette famille une trace de leur passage, si court….

 Sources : 

- Archives Départemtales du Nord, série 96 J

- Christian CARLIER, Les Prisons du Nord au XIX siècle : ici 

- Bibliothèque numérique de la Ville de Lille : ici