nourrice

 

Inlassablement, je poursuis mes recherches et saisies…. Je travaille actuellement sur l’année 1808, toujours sur le registre des tours d’abandon de l’Hospice Général de Lille.

Le matricule n° 140 a capté mon attention… La lettre accompagnant le petit être « nouvellement né » sort sacrément du lot de ce qu’il m’a été donné de lire jusqu’alors.

Dans le répertoire des matricules, la description des effets accompagnant l’enfant démontre une certaine opulence au regard de celle produite sur les effets des autres enfants déposés au tour. Et le contenu de la lettre laisse aller bon train l’imagination … Toutefois, seules deux phrases de cette dite lettre sont reprises : « un enfant né d’une femme cruellement trompée » et finissant par « vous obligerez la plus infortunée, victime de mon sexe  le 9 may 1808 ».

Cette lettre est intégralement reportée dans l’acte d’état civil consignant la naissance de cet enfant…  Il s’agit de la déclaration du dépôt de Napoléon RODSARD au tour, réalisée par Catherine Joseph VAUTIER,  surveillante du dit tour de l’Hospice Général de Lille. Vous trouverez cet acte sur le site des Archives Départementales du Nord, registre des naissances de l’année 1808, page 213/547, Cote 5 Mi 044 R 130  (AD59)

 

« Cet enfant, né d’une femme cruellement trompée, se recommande aux soins généreux des administrateurs de la bienfaisance, ma femme de chambre qui est la seule initiée dans ce mystère, fera tout au monde pour savoir l’état de mon malheureux enfant, et récompenser ceux qui s’y intéressent. Mes père et mère sont d’un âge très avancé et aussitôt que je sortirai de leur dépendance, je serais plus à même de faire du bien, non seulement à l’enfant mais à celui qui en prendra soin. J’ai de grandes précautions à prendre pour ma famille et surtout mes frères qui se porteraient à tous les excès contre moi s’ils pouvaient se douter de mon crime. AH Dieu, je ne puis endurer d’avantage, mais au nom du Ciel, donnez à mon enfant une bonne nourrice, et veuillez prendre pitié de lui. Il viendra un jour où cet enfant jouira d’un fort agréable…. les larmes me suffoquent…. Je vous recommande, Messieurs,  de le faire baptiser car je n’ai pas eu l’occasion de lui faire donner le baptême, nommez le, savoir « ? » Napoléon RODSARD, vous obligerait la plus infortunée victime de mon sexe, le 09 mai 1808" 

                L’exploration des registres d’Etat Civil de la ville de Lille ne permet pas de trouver une naissance déclarée par une sage-femme comme il est souvent coutume de le trouver avant l’abandon des enfants. Ni en amont ni en aval et qui puisse correspondre avec la naissance d’un garçon, issu d’un milieu social certain.

Une femme lettrée qui sache exprimer son vécu, à laquelle est attachée une femme de chambre à ses bons soins, suggère une femme issue d’un milieu social certain. Cela diffère profondément de la réalité des autres dentelières et petites mains de l’industrie textile émergeante, plongées dans la misère et dans l’incapacité d’élever un enfant naturel. Il est palpable que cette femme soit enfermée dans un carcan familial, où pour y survivre elle ne peut garder auprès d’elle son enfant. Cette infortunée évoque les risques encourus si ses frères venaient à percer son secret. Elle le qualifie même de « crime ». Les deux pieds dans notre XXIème siècle, je me questionne sur la nature de ce dit crime que sa famille réprouverait : avoir donné vie à un enfant hors du cadre normalisé du mariage ou abandonner un enfant ? Fort probablement que l’opprobre condamnerait plus l’enfantement hors mariage, qui plus est dans un milieu social bourgeois comme le suggère les nombreux indices laissés dans cette missive, que l’abandon d’un enfant à la bienfaisance ! Il est aisé d'imaginer que cette femme ait donné naissance à cet enfant, en toute discrétion, et avec l'appui de sa femme de chambre, sa confidente. 

 

                Et une question demeure… Quel est l’homme qui a corrompu si cruellement cette femme comme elle le mentionne ?

Napoléon RODSARD décède en nourrice le 21 octobre 1810 à Ennevelin (Archives Départementales du Nord, registre NMD, 5 Mi 045 R 014, 1793-1812, page 765/858).